Vieillissement de la main-d’oeuvre - Crier à la catastrophe ou agir afin que les milieux de travail s’adaptent ?
Plus de la moitié des travailleurs de 45 ans et plus seraient prêts à demeurer plus longtemps en situation d’emploi, mais à certaines conditions cependant. Pour la majorité d’entre eux, la principale condition, c’est la réduction ou le réaménagement de leur temps de travail.
C’est ce qui ressort de la recherche-action Vieillissement de la main-d’oeuvre et perspective intergénérationnelle, menée par la Centrale des syndicats démocratiques (CSD) au cours des trois dernières années. Le projet s’est déroulé dans neuf milieux de travail, de régions et de secteurs économiques différents, représentant plus de 1330 travailleurs. [...]
Pas d’alarmisme
La nouvelle réalité démographique du Québec, avec l’allongement de l’espérance de vie et la chute du taux de natalité, s’est dessinée dès les années 60. Le vieillissement de la population, qui se produira au Québec de façon plus rapide et plus accélérée que partout ailleurs au Canada, commence à frapper les milieux de travail. Déjà, des pénuries de main-d’oeuvre sont constatées dans plusieurs secteurs de l’activité économique.
Mais craindre une pénurie généralisée de main-d’oeuvre, doublée d’un cataclysme économique et fiscal, c’est soutenir un discours alarmiste, cautionner des hypothèses qui mériteraient d’être nuancées.
Aussi, pour assurer l’équilibre entre l’offre et la demande de main-d’oeuvre, pour disposer d’une population active suffisamment nombreuse pour maintenir la croissance de l’économie et son corollaire, la qualité de vie, plusieurs préconisent une approche essentiellement économiste, n’hésitant pas à recommander un report de l’âge de la retraite.
Loin de souscrire à cette voie, la CSD, dans la continuité de sa réflexion, a élaboré un projet qui, d’une part, associerait les milieux de travail à la recherche de solutions vraiment adaptées à leurs besoins et, d’autre part, laisserait aux travailleurs âgés toute liberté de choix, qu’il s’agisse de rester au travail, de prendre leur retraite de manière soudaine ou progressive ou encore de réintégrer le marché du travail.
Un diagnostic posé par les travailleurs
Plusieurs questionnaires, auxquels les travailleurs ont été invités à répondre à différents moments de la réalisation du projet, ont permis de documenter les diverses problématiques liées au vieillissement de la main-d’oeuvre. [...]
De tous les éléments caractérisant la vie au travail, ce sont les conditions de travail en général (salaire, congés, etc.) qui sont considérés par les travailleurs comme étant l’élément le plus satisfaisant. À l’inverse, l’ambiance physique du lieu de travail, le peu de considération que l’employeur leur témoigne et l’impossibilité de participer aux décisions ayant un impact sur leur travail sont parmi les éléments les moins satisfaisants.
Au point de départ, 44 % des 45 ans et plus ont indiqué qu’ils prévoyaient prendre leur retraite à l’âge de 61 ans. Par contre, les salariés du réseau de la santé et des services sociaux pensaient partir quelques années plus tôt. Peu importe le secteur d’activité, le moment de la prise de la retraite est perçu par près d’un travailleur sur trois comme un moment très ou assez difficile à cause de sa situation familiale ou financière, de la pénibilité du travail et de l’évolution de son état de santé. [...]
Oui au maintien, mais...
À la fin du projet, le tableau s’était quelque peu modifié. En effet, 63 % des répondants se disaient prêts à rester en situation d’emploi plus longtemps qu’ils ne le prévoyaient initialement, posant néanmoins certaines conditions au prolongement de leur vie professionnelle. La réduction du temps de travail s’impose vraiment comme le principal facteur qui pourrait inciter les travailleurs d’expérience à demeurer plus longtemps en situation d’emploi.
Si certains considèrent que la perte de rémunération qu’ils auraient à subir avec une semaine de travail écourtée serait acceptable compte tenu des gains qu’ils réaliseraient surtout en qualité de vie en temps libre, d’autres souhaiteraient que le manque à gagner soit comblé, que ce soit par des programmes de type ARTT amélioré (programme Aménagement et réduction du temps de travail d’Emploi-Québec), par des incitatifs financiers visant le maintien en emploi ou par une plus grande souplesse des règles d’accès aux régimes de retraite existants. [...]
Peu d’intérêt
Encore peu d’entreprises encouragent leurs travailleurs âgés à retarder leur retraite ou encore à réintégrer le marché du travail après leur retraite. Elles se soucient peu d’adapter les milieux de travail aux travailleurs âgés et tiennent peu compte de leurs facultés physiques ou physiologiques, soit en ce qui concerne les postes de travail, les horaires de travail ou les contraintes temporelles, ce qui contribue à accentuer l’usure professionnelle et à générer de la souffrance au travail.
Et que dire du transfert de compétences, un des objectifs que devraient viser les mesures relatives à la retraite progressive, du moins dans un contexte de pénurie appréhendée de main-d’oeuvre ? Notre recherche-action a mis en évidence le fait qu’il n’y a pas ou qu’il y a peu de transfert de compétences dans les milieux de travail que nous avons sondés. [...] La culture de l’improvisation encore bien implantée dans les entreprises du Québec, qui a aux yeux des entreprises le mérite de répondre à leurs impératifs immédiats de production, nuit également à toute démarche structurée de transfert des compétences.
Cette donnée nous a amenés à scruter les conventions collectives de l’ensemble des syndicats affiliés à la CSD et à conclure qu’à l’heure actuelle, il n’existe que très peu de clauses portant sur des mesures de transfert de compétences comme d’ailleurs sur toute autre mesure particulière pour les travailleurs d’expérience.
Si le transfert de compétences se fait dans certains milieux de travail, si des travailleurs ont accès à une retraite progressive, à des allégements de la charge de travail ou à des programmes de compagnonnage et de mentorat, ce sont trop souvent des initiatives isolées, menées sous le signe de l’improvisation. Les coopérations intergénérationnelles sont encore couramment le fait d’individus et non l’expression d’une culture d’entreprise. [...]
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Jacqueline de Bruycker, Chargée de projet à la Centrale des syndicats démocratiques
Source Le Devoir
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