Transfert d’entreprise - Une retraite doublement réussie

À 79 ans, Louis-Philippe Lafleur est un homme d’affaires comblé : l’entreprise de transport scolaire qu’il a fondée il y a 42 ans prospère toujours sous la gouverne de son fils Richard. Il coule à présent des jours paisibles — « une vieillesse gentille », dit-il de sa voix douce et posée —, en passant encore quelques heures par jour dans son entreprise chérie.

Non seulement Louis-Philippe Lafleur est-il parvenu à mettre sur pied une entreprise qui a toujours connu une belle croissance, mais à 65 ans, il l’a transmise sans difficulté à son fils. Ce faisant, il a réussi là où bon nombre d’entrepreneurs échouent.

Son secret ? Peut-être est-ce le fait que cet homme d’affaire astucieux est avant tout un honnête homme qui a toujours eu à coeur les intérêts de sa clientèle, de tous les membres de sa famille et même de ses concurrents.

Savoir saisir les occasions

En 1945, Louis-Philippe Lafleur travaillait en tant que mécanicien dans un modeste garage du petit village de Clarence Creek, en banlieue d’Ottawa. « Je travaillais alors pour des "peanuts" », se rappelle-t-il en riant. Il ne gagnait en effet que

8 $ par semaine alors que certains de ses collègues en recevaient 40 $. Pourtant, chaque semaine, il trouve le moyen de verser 2 $ dans son compte à la Caisse pop. « Je me disais qu’un jour, je ferais comme mes patrons, commente-t-il, que j’aurais mon propre garage et que des employés travailleraient pour moi. Je savais que j’étais capable d’en faire autant qu’eux ! »

Le jeune mécano était particulièrement intrigué par un certain type de véhicule : les autobus scolaires. « J’aimais travailler sur ces gros véhicules, évoque-t-il. Ah, me disais-je, si un jour je pouvais posséder un, deux ou trois autobus, ça serait "l’fun" ! »

De fait, quelques années plus tard, M. Lafleur acquiert un garage qu’il fait prospérer rapidement. « Comme on était "bon", dit-il, les gens des villages voisins venaient faire réparer leur voiture chez nous. »

Son coup de chance — ou plutôt son coup de génie — se présente en 1962 lorsque la Commission scolaire de Clarence décide de remplacer les sept ou huit petites écoles de rang par une grosse école moderne construite au coeur du village.

« Il fallait alors acheminer les élèves des environs vers la grosse école, rapporte l’entrepreneur. J’ai donc décidé de me procurer deux autobus scolaires... » Toutefois, comme il n’avait pas les moyens de débourser les 8000 $ que coûtait chaque autobus, il s’associe à son beau-frère Philippe Bernard, un opérateur de flotte de camions. C’est ainsi que naît la Bernard-Lafleur School Bus.

Nouvelle alliance

Les besoins en transport scolaire augmentant sans cesse, l’entreprise double régulièrement le nombre de ses autobus. On est alors en plein « baby-boom » des années 1960. « Notre flotte grossissait plus rapidement qu’on le désirait ! », dit-il en riant.

Les débuts de l’entreprise sont pourtant difficiles puisque les commissions scolaires paient mal les services de transport. De surcroît, trois douzaines d’entrepreneurs, qui ne possèdent souvent qu’un ou deux bus, se disputent le marché.

Louis-Philippe Lafleur se fait alors conseiller de fonder une association qui regrouperait tous les opérateurs d’autobus scolaires de la région afin de mettre un peu d’ordre dans le secteur et de négocier de meilleures conditions auprès des commissions scolaires. « J’ai hésité, dit-il, car je savais que cela me demanderait beaucoup de travail. Mais mon conseiller a insisté en me disant d’y aller, car ce serait très profitable pour moi à la longue. » Et c’est ainsi que naît l’Association des opérateurs d’autobus de Prescott-Russell, présidée par M. Lafleur.

« Ç’a été une chose extraordinaire de réunir ainsi tous les opérateurs, se rappelle-t-il, puisqu’en négociant pour tout le monde, nous avons obtenu de meilleures conditions. Nous nous battions pour tous les opérateurs et ceux-ci appréciaient notre travail. On a fait beaucoup d’heureux ! » M. Lafleur s’empresse d’ajouter qu’il prenait aussi à coeur les intérêts des commissions scolaires, celles-ci ne disposant pas nécessairement de beaucoup de moyens. « Il fallait voir aux intérêts des uns et des autres », résume-t-il.

En tant que président de l’association, il s’occupe en outre de nombreux petits problèmes que lui rapportent ses membres. De la sorte, il occupe une position stratégique au sein du secteur. Chaque année, il assiste à la foire des opérateurs d’autobus de l’Ontario, ce qui lui permet de découvrir les trucs et astuces d’opérateurs plus expérimentés que lui.

De père en fils

Sa compagnie poursuit sans relâche sa croissance pour atteindre, en 1987, une flotte d’une trentaine d’autobus. Cette année-là, son associé Bernard se retire et lui vend ses parts. À 60 ans, M. Lafleur devient seul actionnaire d’une entreprise, Transport scolaire Lafleur, dont la valeur dépasse le million de dollars.

Considérant que sa charge était désormais très lourde et voyant poindre l’âge de la retraite, il décide de préparer sa succession en intégrant son fils Richard dans l’entreprise.

Âgé d’une trentaine d’années, celui-ci n’est cependant pas préparé à faire carrière dans les affaires. Il s’agit plutôt d’un technicien en aéronautique qui est sergent dans les Forces armées canadiennes. « N’importe qui ne peut pas devenir un homme d’affaires, relate son père, mais je savais que mon fils était capable. Je savais qu’il était très apprécié dans son milieu de travail et qu’il travaillait très bien. »

Héritage partagé

Richard Lafleur assure dès lors la gérance de l’entreprise. Il a d’ailleurs la « bosse des affaires » puisqu’il acquiert rapidement le flair permettant de développer encore l’entreprise. De son côté, tout en le guidant, Louis-Philippe a la sagesse de lui laisser les coudées franches.

En 1992, le père vend l’entreprise à son fils. Il en profite aussi pour partager ses avoirs avec ses autres enfants en leur léguant des parts dans l’entreprise.

À n’en point douter, Richard a le talent de son père puisque la compagnie a maintenant triplé sa flotte d’autobus et quasiment quadruplé son chiffre d’affaires. Et à l’instar de son père, il préside l’Association des opérateurs de Prescott-Russell.

Quant à Louis-Philippe, il est maintenant le « commissionnaire » de l’entreprise. « C’est lui qui nous apporte quotidiennement les bonnes et les mauvaises nouvelles », lance en riant Richard Lafleur.

Aujourd’hui, le « p’tit gars de Clarence qui ne gagnait que 8 $ par semaine » coule des jours heureux. « J’ai été chanceux de m’être associé à mon beau-frère. J’ai été chanceux d’avoir su écouter les bons conseils que l’on m’a donnés. Et je suis chanceux d’avoir un fils comme Richard ! », conclut-il avec un grand sourire.

Auteur : Claude Lafleur Source : Le Devoir.com

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