La grande séduction
1 mai 2007 | Les Affaires,
Les programmes de financement consacrés à la relève en entreprise se multiplient. Banques et organismes de développement économique s’allient pour faire la cour aux PME. Profitez-en !
Depuis un an environ, les institutions financières semblent se livrer à une opération de séduction à l’égard des entreprises qui sont confrontées au défi de la relève. C’est ce que souligne une étude réalisée par la Fédération canadienne des entreprises indépendantes (FCEI) sur la relève des PME, publiée en octobre 2006. Ce document fait état d’une augmentation marquée du degré de satisfaction de ses membres - très majoritairement de petites entreprises - par rapport aux services-conseils que leur offrent les institutions financières pour les aider à amorcer un processus de relève dans les meilleures conditions possibles. Tant de sollicitude soudaine de la part des institutions prêteuses n’est pas dû au hasard, dans la mesure où, comme le rapporte un sondage de la FCEI réalisé en 2004, 41% des dirigeants de PME prévoient prendre leur retraite avant 2009 et 70 % prévoient en faire autant dans les dix prochaines années.
En plus des services-conseils, les institutions financières offrent également des programmes de financement. Si la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) a fait figure de pionnière en créant, il y a sept ans, le programme Accès Relève, Développement économique Canada (DEC) a suivi son exemple, l’an dernier, avec deux programmes ciblant la PME, soit le Fonds de capital de risque pour le démarrage d’entreprise en région et le Fonds de capitalisation pour la relève en entreprise. " On voit se dessiner une tendance aux alliances entre des banques et des organismes voués au développement économique, nouées en vue de mettre sur pied des formules de cofinancement, en particulier lorsque le montage financier s’avère complexe ", dit Jean Jr Bellemare, directeur du services aux entreprises, Montréal-Centre, à la Banque Nationale.
Par exemple, en décembre dernier, la CDPQ et la Banque de développement du Canada (BDC) ont annoncé le renouvellement de leur programme conjoint pour la relève entrepreneuriale, conclu en 2003 et doté d’une enveloppe totale de 660 millions de dollars sur six ans.
Par ailleurs, la CDPQ a également signé avec RBC Banque Royale, en février 2006, une entente conjointe de conseils et de financement pour la relève en entreprise. Quant aux deux fonds fédéraux de relève déjà mentionnés, ils bénéficient de l’appui des sociétés d’aide au développement des collectivités (SADC), des centres d’aide aux entreprises (CAE), de la Fondation de l’entrepreneurship et de Desjardins Capital de risque.
Banquiers prudents, clients irréalistes
Dans un tel contexte, comment expliquer la grogne d’un grand nombre de gestionnaires de PME, qui dénoncent le manque de financement disponible pour leur faciliter le processus de relève ? " J’entends fréquemment les dirigeants de PME se plaindre de leurs banquiers. Ils leur reprochent en particulier de se réfugier derrière des normes trop rigides pour refuser un financement, comme le fameux ratio dette-équité qui ne peut excéder 3 pour 1", dit Denis Karpicek, consultant en finances d’entreprise et administrateur du site www.releve.ca, consacré à la relève en entreprise.
Ce spécialiste en évaluation d’entreprise est d’avis que les dirigeants de PME ont leur part de responsabilité, car ils se préparent souvent mal à passer le relais à leurs successeurs. Le processus de relève est extrêmement complexe. Dans le cas d’entreprises familiales, il faut le planifier au moins trois ans avant de transférer son bien à un membre de la famille, à un cadre de l’organisation ou à un acheteur externe. Les études démontrent que la majorité des PME dont les propriétaires sont à la veille de prendre leur retraite ne disposent d’aucun programme de relève, dit Denis Karpicek. "Bien souvent, ils font preuve d’attentes irréalistes et surévaluent la valeur de leur bien, par attachement affectif. De plus, bien des dirigeants en fin de parcours manquent de dynamisme et d’esprit d’innovation. Ils n’ont plus le souci de créer de la valeur ajoutée. Ces éléments, fatalement, refroidissent un banquier."
Le manque de réalisme caractériserait également certains acheteurs potentiels. Denis Karpicek se rappelle le cas d’un apprenti entrepreneur qui, avec 300 000 dollars en poche, voulait acheter une petite entreprise qui réalisait un chiffre d’affaires annuel de 15 millions de dollars. Ce novice n’avait aucune idée des modalités de remboursement du prêt qu’il sollicitait. Pareils cas sont fréquents. Il n’en faut pas plus pour faire fuir les bailleurs de fonds éventuels." Pour toute demande de financement, la règle d’or à respecter est de produire un dossier de crédit qui rassurera au maximum le banquier. Dans le cas du financement d’une relève, cela pourrait signifier que le propriétaire vendeur accepte de maintenir un solde de prix de vente substantiel dans son entreprise, et que l’entreprise soit acquise par un ou plusieurs cadres de l’organisation. "Un bailleurs de fonds est toujours rassuré de savoir que des gestionnaires clés s’installent aux commandes, qu’il s’agisse d’une PME familiale ou non", estime Michel Bergeron, vice-président, relations d’entreprise, à la BDC.
Montage financier
L’étude de la FCEI souligne que le financement s’avère le plus gros défi dans un processus de relève, à la fois du point de vue du propriétaire vendeur que de son successeur. Toutefois, seul un petit nombre de PME doivent s’astreindre à l’élaboration d’un montage financier complexe. En effet, dans 31 % des cas, le successeur bénéficie d’un prêt personnel consenti par le vendeur. Un autre 30 % des successeurs financent leur achat à même leurs avoirs. Un prêt consenti par une institution financière à l’entreprise ou à l’acheteur constitue le mode de financement employé dans respectivement 20 % et 13 % des autres cas. Il ne reste donc plus qu’un modeste 6 % de PME qui doivent recourir à une forme de montage financier plus complexe, faisant appel notamment à l’appui financier de la BDC, à du capital de risque ou encore à des programmes de financement gouvernementaux.
Selon Nicolas Marcoux, associé au cabinet de comptables Pricewaterhouse Coopers et spécialisé en vente, acquisition et financement d’entreprise, les sociétés qui offrent des garanties tangibles telles que des bâtiments ou de l’équipement sont les plus susceptibles d’obtenir un prêt de leur institution financière. À l’opposé, certains actifs, comme la propriété intellectuelle ou une marque de commerce, peuvent rebuter un banquier, parce qu’ils lui offrent une garantie de remboursement moindre. "C’est à ce moment qu’il peut être intéressant d’associer au prêt traditionnel de la banque un financement complémentaire d’organismes tels que la CDPQ, le Fonds de solidarité FTQ ou la BDC."
La BDC travaille en étroite collaboration avec les institutions financières. Michel Bergeron : "Nous sommes prêts à prendre davantage de risques que les banques. Par exemple, nous sommes disposés à consentir un financement en tenant compte des flux de trésorerie futurs ." Si la PME connaît une croissance rapide, mais ne dispose pas d’actifs à titre de garantie exigée par les prêteurs traditionnels, la BDC pourra proposer des solutions de rechange. En ce sens, elle agit en complémentarité avec les banques qui, elles, se concentrent sur l’actif tangible. À cet égard, la BDC se distingue notamment par le nombre important de financements subordonnés qu’elle consent chaque année aux PME. Il s’agit d’un instrument financier hybride permettant un remboursement établi en fonction du flux de trésorerie plutôt que fondé sur la dépréciation de l’actif de l’entreprise.
Selon Denis Karpicek, si les dirigeants de PME disent éprouver autant de difficulté à trouver du financement dans le cas d’une relève, c’est parce que ces fonds spécifiques sont méconnus, et que les dirigeants eux-mêmes ne font pas l’effort de s’informer. L’étude de la FCEI tend à lui donner raison. On y apprend qu’à peine 10 % des PME canadiennes se sont dotées d’un plan de relève officiel. Plus de la moitié, soit 52 %, ne disposent d’aucun plan, et 38 % ont seulement un plan informel.
L’importance du facteur humain
"La particularité unique du financement d’une relève réside dans le fait que le prêteur devra composer avec une nouvelle équipe de direction, ce qui constitue une inconnue pour lui ", dit Luc Bisaillon, vice-président, services financiers commerciaux chez RBC Banque Royale. Les institutions financières peuvent refuser un prêt d’entreprise tout simplement parce qu’elles arrivent à la conclusion que la nouvelle équipe de direction n’est pas suffisamment aguerrie. Or, l’acheteur autant que le vendeur sous-estiment fréquemment l’importance qu’un bailleur de fonds accorde à la dimension humaine de la transaction. "Il nous est déjà arrivé de faire passer un test de compétence à un fils qui souhaitait succéder à son père à la tête de l’entreprise familiale", indique pour sa part Jean Jr Bellemare.
Au besoin, le banquier dirigera son client vers une ressource d’aide. Par exemple, les directeurs de compte de la Banque Royale ont l’habitude de travailler de concert avec des professionnels du coaching pour combler certaines lacunes chez les nouveaux gestionnaires. Dans le cas d’entreprises familiales, ils collaborent avec des experts en conciliation qui peuvent utilement conseiller le parent et ses enfants sur la manière de réussir une transition harmonieuse. Les ressources sont là ; servez-vous-en !
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