"Je n’ai pas pu choisir l’heure de ma retraite"
Après 39 ans de loyaux services, il se sent soudainement propulsé dans un univers qu’il souhaitait apprivoiser progressivement, soit celui de la retraite.
"J’ai peur de m’ennuyer !" avoue spontanément l’homme de 59 ans, qui pouvait bénéficier de son fonds de pension depuis l’an dernier.
Pour ne pas se précipiter dans le vide trop rapidement, il s’était fixé la fin de la convention collective, au printemps 2009, comme échéance de sa vie active à temps plein.
AbitibiBowater a toutefois bouleversé ses plans. Le technicien en chimie industrielle, qui fêtera ses 60 ans en décembre, aimerait se trouver un boulot à temps partiel pour adoucir le choc.
En quelques mois, son univers et celui de ses compagnons de travail a été chamboulé.
Après une quarantaine d’années de travail sur des horaires irréguliers qui lui ont notamment coûté un divorce, M. Lampron tourne la page avec amertume.
"Je suis frustré, parce que je n’ai pas pu choisir l’heure de ma retraite", déplore-t-il. "Financièrement, ça ne m’affecte pas beaucoup. Mais je voulais travailler encore un an ou deux. J’ai peur de m’ennuyer, de ne plus me sentir utile à rien."
Avec une prime de séparation de près de 72 000 $ équivalant à 58 semaines de salaire, M. Lampron ne se retrouve pas à la rue.
Mais quand il repense au coup de fil de son copain lui annonçant la fermeture de l’usine et au contexte difficile des dernières années, il trouve que l’association avec le géant papetier se termine en queue de poisson.
"Je n’ai jamais été d’accord avec les concessions", mentionne-t-il. "Je ne croyais pas la compagnie. Pendant qu’on faisait ces concessions, Weaver (président du conseil d’administration d’AbitibiBowater) se votait des millions de dollars en bonis. Ils fonctionnaient toujours par la menace et comme les gens avaient peur de perdre leur job..."
Pour la vie
Originaire de Saint-Étienne-des-Grès, Michel Lampron avait obtenu son certificat en chimie analytique à l’Institut de technologie de Shawinigan lorsque les portes de la Belgo se sont ouvertes pour lui, en novembre 1968. La papeterie employait alors 1100 personnes.
"Dans ce temps-là, un emploi dans les moulins à papier, c’était très bon", soupire-t-il. "On était engagé à vie !"
Après sa période d’essai de 55 jours, M. Lampron était embauché pour de bon le 22 janvier 1969. Au département de pâte mécanique d’abord, puis aux services techniques. Les machines à papier, ce n’était pas pour lui.
"Je n’aimais pas vraiment ça ; les vieux se faisaient servir !" raconte-t-il. "Quand je remplaçais comme sixième homme, il fallait que j’aille chercher les lunches des gars, que je fasse leurs commissions ou que je ramasse le papier qui traînait par terre. Je n’avais pas étudié pour ça !"
Il a touché à tout aux services techniques jusqu’à ce qu’il soit transféré au traitement des eaux, en 1995. Il a démarré le département avec deux autres collègues expérimentés et trois nouveaux diplômés.
M. Lampron a vécu de près l’histoire de la papeterie depuis quarante ans, que ce soit l’arrêt définitif de machines et les mises à pied massives, la douloureuse grève de 1975 ou les nombreux changements de propriétaires.
Selon lui, le fait que la compagnie ait tant tardé à se convertir à la production de papier spécialisé a entraîné la perte de Belgo. De plus, l’atelier de pâte thermomécanique a mis beaucoup de temps à produire le rendement souhaité.
Il conservera un souvenir très pragmatique de ses années à l’usine.
"J’ai bien gagné ma vie, près de chez moi, dans mon milieu", laisse-t-il tomber. "J’aimais encore mon travail. Mais la compagnie n’a jamais été très forte sur les communications avec ses employés. Nous apprenions souvent les arrêts temporaires de production dans les journaux."
"D’ailleurs, au moment de la fusion avec Bowater, on nous disait que la position de Belgo s’était améliorée", termine-t-il.
"Nous étions certains que nous passerions à travers cette vague. Il n’y a pas grand-monde qui s’attendait à une fermeture complète."
Le Nouvelliste
Guy Veillette
Trois-Rivières
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